#Vlog 8 : Des “mots cratie” et élus locaux

Pour ce Ce 8ème numéro du Vidéo Blog « Maires et Pairs », je vous propose de réfléchir à ce qui se joue derrière les mots des élus, en termes de pouvoir.

Le suffixe « cratie » sert, comme vous le savez à former des mots en rapport avec un pouvoir ; la démocratie étant ainsi le pouvoir du démos, le peuple. Mais je vous propose dans cet article de nous intéresser au pouvoir des mots, et à la façon dont il est exercé par les élus locaux, et plus généralement les élus.

Le « verbe crée » mais l’action détruit souvent ce que le verbe a créé.

Quand un postulant veut être élu, et notamment s’il veut devenir Maire, ou Président d’un EPCI, il doit écrire et prononcer « des mots », qui expliquent et légitiment sa demande d’être élu. C’est ce qu’on appelle parfois une « profession de foi ».

D’ailleurs toutes les présidences, depuis celle du « manager de proximité » qu’est le Maire, jusqu’à celle du chef de l’Etat reposent sur une déclaration dans lequel les mots vont mettre en valeur… les valeurs portées par le candidat. Le storytelling, ou en Français l’art de raconter l’histoire, va faire le reste. Et les électeurs vont porter leur choix sur la base de ces mots pour décider de leur vote, et désigner ainsi leur « champion » qui va les représenter le temps d’un mandat. C’est en tout cas leur croyance, qu’ils vont souvent remettre en cause avant la fin du mandat, par une crise de profession de foi.

Ainsi dès que le nouvel élu va commencer à passer du verbe à l’action, il va se trouver confronté avec la dure réalité que son action ne correspond pas assez ou pas du tout, à ce que ses électeurs avaient imaginé derrière ses mots. Et sa cote ne va pas tarder à descendre…

Un élu n’est jamais tant apprécié que quand il se contente de parler… sans être élu ; c’est-à-dire avant d’être élu ou bien quand il ne l’est plus.

Ainsi ceux qui n’ont pas le pouvoir savent toujours dire « ce qu’il faudrait faire »… tant qu’ils n’ont pas à le faire eux-mêmes.. Et d’autre part, nous pouvons tous constater que les anciens présidents de la République, qui ne se représentent pas, remontent très forts dans les sondages, dès lors qu’ils n’agissent plus. En fait, ils ne sont jamais tant appréciés qu’à ce moment-là, ce qui peut leur donner la tentation de reprendre … la « cratie », au-delà des mots. Ceux qui s’y risquent se confrontent souvent à une déconvenue, qui les laissent « sans voix ».

Certains élus qui connaissent des baisses fortes de popularité l’ont d’ailleurs bien compris. Ils font une bonne cure de silence, avant de reprendre la parole ; le temps de faire oublier leurs actions. Et alors magiquement ils redeviennent populaires. Le verbe crée et recréée… tant qu’il n’y a pas d’actions en face, donc tant que l’élu n’a pas le pouvoir d’agir.

Et quand un Maire d’une petite commune se représente pour un nouveau mandat, il n’est pas rare qu’il soit celui qui reçoit le moins de voix de la « liste » (qui n’existe pas toujours formellement dans les communes de – de 1000 habitants puisqu’elle n’est pas obligatoire). Dans le même temps ceux des conseillers de son équipe qui n’ont pas souvent pris la parole et pas mené beaucoup d’actions sont brillamment réélus.

Ainsi va la vie, qui dit que la parole est d’argent mais que le silence est d’or. Celui qui est amené par ses fonctions à dire « non », est moins apprécié que celui qui ne dit rien.

Les maires qui ont vécu ces ambiances de réélection se reconnaîtront.

Des mots cratie et pression de conformité

Comme vous le savez, les décisions démocratiques lors des délibérations, sont prises suite à un vote où la voix de chaque votant compte à part équivalente avec ses pairs ; à part celle du président qui peut compter double en cas de même nombre de voix.

Ce vote est généralement à « main levée », sauf si le vote à bulletin secret est exigé. Le vote à main levée, est évidemment plus rapide en termes de délibération, et est donc la plupart du temps privilégié. Mais il joue tout aussi évidemment un rôle actif pour exercer une pression de conformité sur les votants, puisque chacun sait qui vote quoi, et peut «se compter ».

Il est rituel dans les assemblées délibérantes, conseil municipal ou communautaire, que les questions posées par le Maire ou le Président, pour faire voter, soient dans l’ordre suivant : « qui est contre ? », « qui s’abstient ? ».

Et il est exceptionnel que la question posée soit « qui est pour ? ».

Alors que l’information recherchée est évidemment « qui est pour ? », puisque c’est cette réponse qui permet d’adopter la délibération proposée au Conseil, elle n’est que rarement formulé de cette manière dans une assemblée délibérante (sauf quand le triomphe est assuré, ou que la réponse est sans importance).

Cette formulation vise de toute évidence à éviter que ceux ou celles « qui ne sont pas pour » soient mis en évidence. Car la pression de conformité joue à plein son rôle, quand on demande « qui est contre ? », et qu’aucune main (ou seulement celles de « l’opposition officielle » dans une plus grande commune) ne se lève dans l’assemblée.

Il est en effet difficile d’afficher sa voix « contre » quand personne d’autre ne lève la main ; et même s’il y a une velléité latente de ne pas être en accord avec la proposition, la « cratie » va jouer en faveur de la majorité… silencieuse. Alors qu’un vote à bulletin secret permet à l’évidence de mieux exprimer « ses mots » en les écrivant sur un bulletin ; qui va garder le secret de « qui est contre ? » … même si on cherchera ensuite à trouver qui est celui ou celle qui a osé « ne pas être pour ».

La parole est … aux élus locaux

Les élus le sont justement pour … porter la « voix » de leurs électeurs.

Mais pour cela, il faut qu’ils puissent entendre cette voix. Généralement les électeurs ont la parole en amont de l’élection ; quelle soit locale ou plus largement. On voit les candidats « faire campagne » avant, et rarement après.

Il se passe alors une mutation intéressante, qui fait que l’élu semble ne plus avoir besoin d’écouter pour savoir. D’ailleurs quand on tend un micro, ou que l’on pose une question à un élu même sans micro, il est exceptionnel qu’il réponde « je ne sais pas » à la question posée.

Un élu doit avoir les mots pour répondre, parce qu’implicitement « il doit savoir ». Ou plutôt, le fait de ne pas savoir pouvant être interprété comme une forme d’incompétence, il se sent tenu de délivrer une réponse immédiate. Ses mots doivent donc délivrer une réponse claire, et parfois définitive, car il est chargé de « des mots cratie ». Et cela l’amène fatalement à se faire piéger en affirmant des mots qu’il n’a pas pu vérifier.

Les médias et les réseaux sociaux adorent cela. En confrontant l’élu à ses mots (voire à d’autres mots prononcés dans le passé) on va le mettre en difficulté, et parfois l’obliger à s’enferrer pour pouvoir se justifier. Et la « des mots cratie » n’en sort pas grandie.

Les mots n’ont qu’une valeur temporelle

Les mots que vous dites vous-même aujourd’hui pour parler des sujets qui vous intéressent sont sans doute assez différents de ceux que vous avez pu prononcer il y a 10 ans, 20 ans ou plus à propos de ces mêmes sujets. Et votre « vérité » d’aujourd’hui peut ainsi avoir évolué, par rapport aux paroles « définitives » que vous avez prononcé, « dans le temps ». Mais vous pouvez être tout aussi « vrai » aujourd’hui que vous l’étiez à l’époque, car il se trouve que vous n’êtes plus exactement le même individu. Entre temps, vous avez appris énormément de choses, et vos neurones dans lesquels était stockée l’information ont tous changé. Et vous avec donc relativisé vos propos, compte-tenu de vos nouvelles connaissances, et des modifications dues à leur changement de stockage.

Ce qui est vrai pour vous l’est également pour les élus. Ils vont apprendre leur métier, au travers de leur action publique, et ainsi acquérir de nouvelles connaissances qui vont influer sur leur parole.

Il est donc normal, ou plutôt il serait donc normal, que leur parole varie, soit plus nuancée, en fonction de ces apprentissages. Mais si un élu vient à prononcer des mots différents, on risque de le confronter à ces anciennes paroles : « vous aviez dit que… ». Et le risque est que l’élu reste ainsi sur « ses positions », au lieu de reconnaître qu’il a su évoluer dans ses idées.

La place de la parole du conseiller dans l’Assemblée délibérante

Dans un conseil municipal, les mots qu’on entend le plus sont à l’évidence ceux prononcés par le Maire. D’abord parce qu’il est le président de séance, et parce qu’il est le « représentant » des membres du Conseil qui l’ont élu. Il se trouve aussi qu’il est celui vers qui converge le plus grand nombre d’informations.

Il a donc « plus de choses » à dire, sur le fond, et le pouvoir sur la forme pour le faire.

Cela présente un risque, c’est que la parole des conseillers municipaux soit rare… voire inexistante. Et sans cette prise de parole, la fonction risque de devenir elle-même inexistante. Les personnes élues ne se sentant pas reconnues risquent de prendre du champ, au lieu de s’impliquer dans la vie démocratique de la commune.

Il y a un effet d’emballement du système : du fait que le conseiller a moins d’information, et moins de pouvoir sur la forme, il prend moins la parole. Et comme il prend moins la parole, cela a pour conséquence qu’il a encore moins le sentiment de « des mots cratie », donc moins de pouvoir.

Dans beaucoup de petites communes, les Maires se plaignent, justement, de se sentir un peu seuls, et de ne pas avoir assez d’implication de leurs conseillers. Mais en fait ils sont en partie responsables de cet état de fait, ne sachant comment « redonner de la voix » à leurs conseillers.

Car c’est en « donnant de la voix » (donc paradoxalement en parlant moins, mais en distribuant plus la parole), que les Maires peuvent retrouver des conseillers plus acteurs, et peuvent ainsi les valoriser vis-à-vis de leurs électeurs, et leur donner la reconnaissance nécessaire à ce qu’ils s’impliquent durablement dans la vie communale.

Ce principe porte dans le monde de l’entreprise le nom de « management participatif », et cela donne plutôt de bons résultats, en termes d’implication et d’amélioration continue des organisations. Il y sans doute quelques pistes intéressantes à suivre dans les conseils municipaux, y compris en s’appuyant sur les « opposants ». Un principe physique que vous pouvez vérifier vous-même dit qu’on ne peut s’appuyer que sur ce qui résiste. Une force contraire est toujours nécessaire pour trouver un équilibre stable.

Il y a sans doute bien d’autres aspects où la « des mots cratie » peut être illustrée dans le cadre des élus locaux, et je fais appel à votre créativité pour les imaginer, mais aussi pour proposer des moyens de mieux faire, en fonction de votre propre expérience.

Alors quelles pistes de solutions ?

Il y a de nombreuses « voies » par lesquelles peut cheminer la « des mots cratie ». Je me risque à en suggérer quelques-unes, mais comme je resterai au niveau des mots, je vous laisse libre de les mettre en actes 😉, ou de proposer d’autres « voix ».

Savoir dire « je ne sais pas encore »

Quand un élu se voit tendre un micro, ou poser une question, il serait pas mal qu’il se permette de dire, dès lors qu’il n’a pas une réponse certaine, basée sur son expérience ou sa compétence amont « Je ne sais pas vous répondre précisément, mais je me renseigne, et nous en reparlons… ». Cela ne nuirait pas à son égo, et pourrait crédibiliser sa parole, dès lors qu’il apporte effectivement une suite à sa promesse, et qu’elle ne passe pas aux « oubliettes ».

Savoir dire « je me suis trompé »

Nous sommes tous faillibles, et nous sommes tous amenés à prendre conscience qu’un de nos avis valait la peine d’être révisé, avec le temps. Il n’est pas toujours facile de se « déjuger »… parce que nous craignons d’être jugés sur notre ancienne parole… celle qu’on avait « donnée ».

Un élu peut reconnaitre que sa vision a évolué, car il est normal, et souhaitable qu’il ait appris de nouvelles choses qui influent sur sa pensée, donc sur sa parole publique. Et savoir dire, « je me suis trompé », ou bien « je n’avais qu’une partie des informations » ne nuit pas à la crédibilité des paroles prononcées. Il peut même donner plus de pouvoir à ses mots, quand les électeurs savent que leur auteur sait les corriger quand il peut se tromper, après avoir entendu d’autres « voix ».

N’est-ce pas cela la « des mots cratie » ?

Ecouter régulièrement les « voix »

Sans se prendre pour Jeanne d’Arc, il est souhaitable qu’un élu écoute « les voix ».

Afin qu’il soit régulièrement porteur des « voix » de ses électeurs, il serait nécessaire de mettre en œuvre des moyens pour écouter de manière régulière les besoins et souhaits de ses citoyens-électeurs.

Ce moyens pourraient être des « débats locaux », annuels par exemple, mais aussi des « RAC », Recensements d’Actions Communales » (je fais référence à un autre article de ce Vlog « RIC et RAC »), qui pourraient prendre la forme de sondages et de votations locales permettant ainsi une participation citoyenne aux projets et décisions locales ; une vraie implication dans les politiques publiques de la commune.

La technologie permet aujourd’hui de revenir à une démocratie directe, comme dans l’agora de ses origines, en permettant de consulter les citoyens directement et personnellement.

Donner de la voix à son conseil

Pour se sentir mieux épaulé par ses conseillers, un Maire peut ainsi permettre à tous les membres du Conseil d’être eux-mêmes des « porte-parole » du Conseil, en mettant en valeur leurs propres mots.

L’idéal est d’impliquer son Conseil de manière participative, dès l’état des lieux de la commune. En effet si une personne est responsable du diagnostic d’une partie du fonctionnement de la commune, et que c’est elle qui fait le constat d’une nécessité de l’améliorer, elle sera naturellement plus impliquée dans le projet permettant de mettre en œuvre cette amélioration.

 

Il est temps de conclure, je citerai un homme aujourd’hui disparu, mais dont la parole continue de porter : « la responsabilité de chacun implique deux actes : vouloir savoir et oser dire ». Vous avez sans doute reconnu une parole de l’Abbé Pierre, qui était une pensée de « des mots cratie ».

Et vous qu’en pensez-vous ?

Je vous invite à commenter, donner votre avis sur ce sujet et proposer vos propres pistes d’action. Viatic travaille à la création d’un espace collaboratif d’aide au pilotage des collectivités pour favoriser la collaboration des élus, non seulement au sein de la commune, mais au-delà dans l’espace intercommunal.

Ce numéro de Maires et Pairs arrive à sa fin. Bonne semaine à tous dans vos terroirs de « des mots cratie ».

A la semaine prochaine. Merci.

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